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Charles Berling, il n’y a pas de  parole publique innocente.

Charles Berling, il n’y a pas de parole publique innocente.

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Le directeur de notre théâtre toulonnais Le Liberté Scène Nationale est en ce moment sur tous les fronts. Il vient de créer une version de la pièce de Bernard Marie-Koltès « Dans la solitude des champs de coton », l’a jouée le 2 novembre au Liberté et sera à Fréjus le 24. Le 17, il nous proposera une lecture de « Lettres à Nour » de Rachid Benzine, et le 23 participera à la conférence « Tous les artistes sont-ils fous ? » En avant-première, il nous a donné son avis sur le sujet, qui est au coeur du Théma du Liberté en ce moment.

 

Tous les artistes sont-ils fous ?

Je dirai plutôt, tout le monde est-il fou ? Un artiste est quelqu’un qui va accepter de reconnaitre sa propre folie. Certaines personnes se vivent dans une normalité, mais qu’est-ce que la normalité ? Le devoir de l’artiste est de montrer cette folie qu’il y a en nous. Non pas de la rendre acceptable, mais d’en faire une ambition. On voit que le monde tel qu’il tourne est fou par de nombreux aspects. Il y a une phrase de Garouste : La folie c’est quand on a tout perdu sauf la raison. La folie en tant que maladie peut être très difficile quand on la vit. Mais hors pathologie, au fond, nous sommes tous hors normes. Mon métier serait de défendre la particularité de chacun, et non pas une machine à défendre un système et à produire, mais faire que le plus de monde possible accepte d’être dans la marge.

Le spectacle de Zabou, LOGIQUIMPERTURBABLEDUFOU que l’on a produit, était vraiment au centre de cette thématique sur la folie, et montre bien qu’entre soignants et soignés, on a parfois du mal à discerner qui est fou et qui ne l’est pas.

Ça rejoint le problème de l’art du théâtre en lui-même. Pourquoi le Liberté au milieu d’une ville comme Toulon ? C’est une ville qui abrite beaucoup de singularité. Depuis mon enfance que je la fréquente je suis frappé par la singularité de cette ville.
J’aime beaucoup cette thématique de la folie, elle nous permet de jouir de ce que nous sommes, d’aller dans des zones inattendues. Il y a le risque pour un artiste, parce qu’il fréquente ces zones de s’égarer dans les méandres de cette singularité et de basculer dans la souffrance. Le cinéma peut rendre fou à cause de sa technologie, de sa mégalomanie, de la représentation gigantesque de soi. C’est donc une question intéressante à deux points de vue : celui d’une marge qui est un atout pour la norme, qui nous permet de ne pas être réduits a des états de machines de production ; le second volet est plus critique, on peut s’y perdre et y laisser sa peau.

 

Comment présenterez-vous « Lettres à Nour » ?

  C’est une lecture. Ça me rappelle un peu « Inconnu à cette adresse », c’est le même modèle dramatique, un dialogue par voie épistolaire. Rachid Benzine est à la fois islamologue et écrivain, penseur, dramaturge). Il vient de Trappe lui aussi, il fait partie de ces français issus de ces banlieues. Ce musulman écrit ce texte extrêmement fort, un échange de lettres entre un père musulman modéré, religieux, mais pas en guerre, et sa fille qui va partir à 20 ans à Rakka se marier avec un homme de Daesh pour mener le Jihad. C’est un échange poignant entre ces deux êtres qui s’aiment profondément et qui vont se déchirer. C’est l’occasion d’écouter un texte extrêmement fort qui bouleverse le public.

J’aime que le théâtre visite l’Histoire contemporaine, ça fait partie des sujets fondamentaux de ce que nous vivons aujourd’hui. Deux lectures dans la journée, une pour les scolaires, et une tout public. Ça pose la question de la radicalité et ses conséquences. Je trouve intéressant que ce soit un musulman qui propose ça, ce texte va être de plus en plus joué je pense. Il y aura plusieurs distributions, dont des acteurs d’origine maghrébine. Le  théâtre doit être représentatif de la société actuelle.

 

 Le théâtre a donc une dimension sociale ?

Le théâtre c’est d’abord de la joie, du spectacle et du plaisir. Mais je ne crois pas qu’il y ait une seule parole publique innocente. On ne peut pas prôner le divertissement pur. L’art n’est pas la pour être uniquement joli, mais pour raconter des histoires, toutes les histoires, et elles doivent être complètes. Je prétends que même une émission comme celle de Cyril Hanouna est très politique, très sociale, elle véhicule des courants très clairs. Mais nous ne faisons pas la même chose, nous nous battons pour une diversité, pour que l’art appartienne à tous. Nous ne sommes pas des intellos, mais voulons garder une liberté de parole intacte, et nous avons une mairie qui nous la laisse, tout en soutenant nos actions. Dans notre société qui se durcit, la parole peut se faire plus rare à certains endroits. Si on voulait faire de nous une institution sans couleur et sans odeur, c’est raté.

 

Vous jouez et mettez en scène en ce moment Dans la Solitude des Champs de Coton de Bernard-Marie Koltès…

’aime beaucoup l’écriture de Koltès, depuis longtemps, c’est une écriture française de fin de XXème siècle incontournable. Elle a une grande dimension poétique et singulière. Ce sont des sujets de société extrêmement présents et forts.

C’est un affrontement entre un être à la peau noire et un être à la peau blanche, dans un quartier sombre, où le blanc vient s’encanailler. Le titre rappelle un certain passé où l’Occident se servait d’une main d’œuvre esclave. Cette pièce m’a toujours beaucoup touché. L’année dernière, je l’ai créée dans la salle Koltès à Strasbourg, ça m’a fait plaisir. La nous venons de la jouer dix jours à Ivry/Seine. Dans la mise en scène que nous avons créée nous avons voulu que le public rentre dans la pièce, comme s’il assistait à un combat de kung-fu, un art que Koltès adorait.

Je prétends que c’est beaucoup plus drôle de s’attaquer aux sujets, que de faire l’autruche. Quand on fait l’autruche, on montre son cul ! S’exposant donc à beaucoup de problèmes.

 

Avez-vous des modèles ?

Pas vraiment car pour moi être artiste c’est accepter sa propre singularité. Par contre je fais des rencontres fantastiques, des acteurs, des metteurs en scène, des musiciens. Je travaille dans beaucoup de domaines, le cinéma, le théâtre, la musique, la radio, tout se mêle.

Alain Fromager avec qui je travaille depuis 93 est un artiste que je trouve passionnant. Certaines personnes que je fréquente m’inspirent, me contredisent, et ça, ça m’intéresse. Dernièrement Jack Lang qui a été un de nos grands Ministres de la Culture est venu voir Dans la solitude des champs de coton. Son avis m’importe, il ne juge pas par mode, mais ils a vu beaucoup de spectacles. Quand j’ai travaillé avec Badinter, c’était passionnant également.

J’aime beaucoup que les domaines se croisent, je ne me vis pas comme acteur, mais de façon beaucoup plus pluraliste, un marin peut m’inspirer autant qu’un acteur. Daniel Herrero est quelqu’un qui fréquente assidument le Liberté et avec qui j’aime échanger. L’essentiel est de se parler. Je peux avoir des amis qui sont des grands flics, je trouve ça très intéressant. Récemment, j’ai rencontré Raphael Personnaz, c’était passionnant de découvrir le métier de policier, l’immersion. Il y a peu je discutais avec des banquiers, ce qu’ils vivent m’intéresse. Ils ont des histoires passionnantes à raconter, et on peut les relayer. Depuis 2008 les banquiers ont une mauvaise image, mais il faut leur parler. Nous sommes des casseurs d’idées reçues, ce sont les préjugés qui fabriquent les guerres. C’est pour cela que nous essayons de faire dans le détail.

 

Site web Lettres à Nour

Site web Tous les artistes sont-ils fous ?

 


Discipline: Articles, Sur les planches,



Catégories : Articles, Sur les planches,

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Le directeur de notre théâtre toulonnais Le Liberté Scène Nationale est en ce moment sur tous les fronts. Il vient de créer une version de la pièce de Bernard Marie-Koltès « Dans la solitude des champs de coton », l’a jouée le 2 novembre au Liberté et sera à Fréjus le 24. Le 17, il nous proposera une lecture de « Lettres à Nour » de Rachid Benzine, et le 23 participera à la conférence « Tous les artistes sont-ils fous ? » En avant-première, il nous a donné son avis sur le sujet, qui est au coeur du Théma du Liberté en ce moment.

 

Tous les artistes sont-ils fous ?

Je dirai plutôt, tout le monde est-il fou ? Un artiste est quelqu’un qui va accepter de reconnaitre sa propre folie. Certaines personnes se vivent dans une normalité, mais qu’est-ce que la normalité ? Le devoir de l’artiste est de montrer cette folie qu’il y a en nous. Non pas de la rendre acceptable, mais d’en faire une ambition. On voit que le monde tel qu’il tourne est fou par de nombreux aspects. Il y a une phrase de Garouste : La folie c’est quand on a tout perdu sauf la raison. La folie en tant que maladie peut être très difficile quand on la vit. Mais hors pathologie, au fond, nous sommes tous hors normes. Mon métier serait de défendre la particularité de chacun, et non pas une machine à défendre un système et à produire, mais faire que le plus de monde possible accepte d’être dans la marge.

Le spectacle de Zabou, LOGIQUIMPERTURBABLEDUFOU que l’on a produit, était vraiment au centre de cette thématique sur la folie, et montre bien qu’entre soignants et soignés, on a parfois du mal à discerner qui est fou et qui ne l’est pas.

Ça rejoint le problème de l’art du théâtre en lui-même. Pourquoi le Liberté au milieu d’une ville comme Toulon ? C’est une ville qui abrite beaucoup de singularité. Depuis mon enfance que je la fréquente je suis frappé par la singularité de cette ville.
J’aime beaucoup cette thématique de la folie, elle nous permet de jouir de ce que nous sommes, d’aller dans des zones inattendues. Il y a le risque pour un artiste, parce qu’il fréquente ces zones de s’égarer dans les méandres de cette singularité et de basculer dans la souffrance. Le cinéma peut rendre fou à cause de sa technologie, de sa mégalomanie, de la représentation gigantesque de soi. C’est donc une question intéressante à deux points de vue : celui d’une marge qui est un atout pour la norme, qui nous permet de ne pas être réduits a des états de machines de production ; le second volet est plus critique, on peut s’y perdre et y laisser sa peau.

 

Comment présenterez-vous « Lettres à Nour » ?

  C’est une lecture. Ça me rappelle un peu « Inconnu à cette adresse », c’est le même modèle dramatique, un dialogue par voie épistolaire. Rachid Benzine est à la fois islamologue et écrivain, penseur, dramaturge). Il vient de Trappe lui aussi, il fait partie de ces français issus de ces banlieues. Ce musulman écrit ce texte extrêmement fort, un échange de lettres entre un père musulman modéré, religieux, mais pas en guerre, et sa fille qui va partir à 20 ans à Rakka se marier avec un homme de Daesh pour mener le Jihad. C’est un échange poignant entre ces deux êtres qui s’aiment profondément et qui vont se déchirer. C’est l’occasion d’écouter un texte extrêmement fort qui bouleverse le public.

J’aime que le théâtre visite l’Histoire contemporaine, ça fait partie des sujets fondamentaux de ce que nous vivons aujourd’hui. Deux lectures dans la journée, une pour les scolaires, et une tout public. Ça pose la question de la radicalité et ses conséquences. Je trouve intéressant que ce soit un musulman qui propose ça, ce texte va être de plus en plus joué je pense. Il y aura plusieurs distributions, dont des acteurs d’origine maghrébine. Le  théâtre doit être représentatif de la société actuelle.

 

 Le théâtre a donc une dimension sociale ?

Le théâtre c’est d’abord de la joie, du spectacle et du plaisir. Mais je ne crois pas qu’il y ait une seule parole publique innocente. On ne peut pas prôner le divertissement pur. L’art n’est pas la pour être uniquement joli, mais pour raconter des histoires, toutes les histoires, et elles doivent être complètes. Je prétends que même une émission comme celle de Cyril Hanouna est très politique, très sociale, elle véhicule des courants très clairs. Mais nous ne faisons pas la même chose, nous nous battons pour une diversité, pour que l’art appartienne à tous. Nous ne sommes pas des intellos, mais voulons garder une liberté de parole intacte, et nous avons une mairie qui nous la laisse, tout en soutenant nos actions. Dans notre société qui se durcit, la parole peut se faire plus rare à certains endroits. Si on voulait faire de nous une institution sans couleur et sans odeur, c’est raté.

 

Vous jouez et mettez en scène en ce moment Dans la Solitude des Champs de Coton de Bernard-Marie Koltès…

’aime beaucoup l’écriture de Koltès, depuis longtemps, c’est une écriture française de fin de XXème siècle incontournable. Elle a une grande dimension poétique et singulière. Ce sont des sujets de société extrêmement présents et forts.

C’est un affrontement entre un être à la peau noire et un être à la peau blanche, dans un quartier sombre, où le blanc vient s’encanailler. Le titre rappelle un certain passé où l’Occident se servait d’une main d’œuvre esclave. Cette pièce m’a toujours beaucoup touché. L’année dernière, je l’ai créée dans la salle Koltès à Strasbourg, ça m’a fait plaisir. La nous venons de la jouer dix jours à Ivry/Seine. Dans la mise en scène que nous avons créée nous avons voulu que le public rentre dans la pièce, comme s’il assistait à un combat de kung-fu, un art que Koltès adorait.

Je prétends que c’est beaucoup plus drôle de s’attaquer aux sujets, que de faire l’autruche. Quand on fait l’autruche, on montre son cul ! S’exposant donc à beaucoup de problèmes.

 

Avez-vous des modèles ?

Pas vraiment car pour moi être artiste c’est accepter sa propre singularité. Par contre je fais des rencontres fantastiques, des acteurs, des metteurs en scène, des musiciens. Je travaille dans beaucoup de domaines, le cinéma, le théâtre, la musique, la radio, tout se mêle.

Alain Fromager avec qui je travaille depuis 93 est un artiste que je trouve passionnant. Certaines personnes que je fréquente m’inspirent, me contredisent, et ça, ça m’intéresse. Dernièrement Jack Lang qui a été un de nos grands Ministres de la Culture est venu voir Dans la solitude des champs de coton. Son avis m’importe, il ne juge pas par mode, mais ils a vu beaucoup de spectacles. Quand j’ai travaillé avec Badinter, c’était passionnant également.

J’aime beaucoup que les domaines se croisent, je ne me vis pas comme acteur, mais de façon beaucoup plus pluraliste, un marin peut m’inspirer autant qu’un acteur. Daniel Herrero est quelqu’un qui fréquente assidument le Liberté et avec qui j’aime échanger. L’essentiel est de se parler. Je peux avoir des amis qui sont des grands flics, je trouve ça très intéressant. Récemment, j’ai rencontré Raphael Personnaz, c’était passionnant de découvrir le métier de policier, l’immersion. Il y a peu je discutais avec des banquiers, ce qu’ils vivent m’intéresse. Ils ont des histoires passionnantes à raconter, et on peut les relayer. Depuis 2008 les banquiers ont une mauvaise image, mais il faut leur parler. Nous sommes des casseurs d’idées reçues, ce sont les préjugés qui fabriquent les guerres. C’est pour cela que nous essayons de faire dans le détail.

 

Site web Lettres à Nour

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