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Denis Podalydès, J’ai besoin d’être embarqué. Denis Podalydès, J’ai besoin d’être embarqué.
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Denis Podalydès, J’ai besoin d’être embarqué.

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Le triomphe de l’amour - 20 & 21 juillet - Chateauvallon Scène Nationale - Ollioules

 

Nous le connaissons tous pour ses performances d’acteur. Prompt à rentrer dans la peau de ses personnages, le public se souvient de lui en Rouletabille dans « Le mystère de la Chambre Jaune » et « Le parfum de la dame en Noir », ou de son incarnation de Nicolas Sarkozy dans « La conquête ». Nous le connaissons moins en tant que metteur en scène, c’est pourtant un habitué de l’exercice. Depuis l’an 2000, il a monté entre autres, « Cyrano de Bergerac », « Le Cas Jekyll », « Don Pasquale ». Cette fois, il s’attaque à la création d’un classique : « Le triomphe de l’amour » de Marivaux, qu’il adaptera pour le superbe amphithéâtre extérieur de Châteauvallon.

Dès son plus jeune âge, Denis Podalydès est intéressé par le jeu : avec son frère Bruno, son ainé de deux ans, il monte déjà des spectacles. En 1984, il entre au Conservatoire national d’art dramatique, et sa notoriété décolle lors de son entrée à la Comédie Française en 1997, dont il refusa plus tard l’administration, souhaitant se consacrer au jeu. Au cinéma, nous l’avons souvent vu jouer dans les films de son frère : Liberté-Oléron, Versailles rives gauches et droites, les Routabilles donc, Adieu Berthe, ou tout récemment Bécassine. Mais nous pouvons également citer de nombreux succès : Rien sur Robert, En plein cœur, Camille redouble, Neuilly sa mère, Un village presque parfait, Palais Royal, et même le Da Vinci Code de Ron Howard ! En 92, il présente pas moins de quatre films au Festival de Cannes.

S’il a bien sûr souvent joué Marivaux, c’est la première fois qu’il le met en scène. Dans cette pièce, Hermocrate a constitué une petite société organisée philosophiquement selon ses principes. On y jardine, on y fait de la musique, on y lit, on y boit et mange, mais on n’y aime point. La princesse Léonide, travestie en homme sous le nom de Phocion, arrive innocemment. Elle va perturber tous ses idéaux. 

 

Est-ce un défi de s’attaquer à ce genre de grands classiques ?

 

Oui, il y a toujours une responsabilité à faire en sorte que l’air du temps, ou un certain oubli, ne les effacent pas. Ces pièces, par leur simple beauté, par leur grandeur, me semblent importantes et toujours d’actualité. Les jeunes et moins jeunes doivent les connaitre. Elles s’incarnent par leurs thèmes, la langue utilisée, la beauté des caractères, leur humanité, mais aussi leur réalité multiple, contradictoire, avec une vision très large, très tolérante, et très ambiguë de l’humanité. Les époques ont tendance à ranger les hommes dans des catégories. Ces textes rappellent qu’ils ont tous droit à la parole.

 

Vous allez jouer la pièce dans l’amphithéâtre, donc en extérieur, l’adaptation est-elle difficile ?

 

Pas tant que ça. Nous venons de la jouer en extérieur à Montpellier. La scénographie et le jeu, ont été pensés pour un espace extérieur. Cela demande une adaptation, mais à partir du moment où la pièce est rendue précisément, en restant proche de ses enjeux et de tout ce que la langue apporte de finesse, du moment que la pièce est éclairée par le jeu d’acteur, elle peut se jouer dans un espace aussi grand. Ce superbe amphithéâtre est conçu pour que le spectateur soit conscient de choses fines. Le décor aussi représente un extérieur, c’est déjà plus facile. J’ai déjà joué et lu dans ce lieu, c’est un théâtre dans lequel on se sent très bien, comme si on était à l’intérieur, il y a une sensation d’intimité malgré l’espace.

 

La pièce dit qu’il n’y a pas d’amour heureux, mais peut-il y avoir bonheur sans amour, et l’amour est-il forcément conflictuel ?

 

Ce que dit Marivaux, c’est qu’il n’y a pas de vie sans amour, le puritanisme chez Marivaux est une chose impossible, on ne peut pas se purifier de toutes les dépendances. L’amour est le sentiment par lequel une société se constitue : il ne peut y avoir de société sans sexualité ou désir, comme le voudrait une société puritaine. Et malgré tout, c’est très douloureux. Phocion (qui est en réalité la Princesse Léonide) apporte la maladie de l’amour, il corrompt. Marivaux dit qu’on ne peut pas tromper, si l’on fait semblant d’être amoureux, on peut aussi susciter, en retour, un amour très violent qui peut détruire l’amour vrai, celui que Phocion éprouve pour Agis. On ne peut pas manipuler l’amour sans en être soi-même victime. C’est un jeu social, érotique, de langage, mais un jeu dangereux. Comme de la dynamite cela vous explose a la figure. Mais ce qui arrive à Phocion, fait partie de l’existence et Hermocrate fait une erreur en essayant d’y être extérieur. Cela nous intéresse à plusieurs titres : cette pensée de l’amour est politique, comique, et en même temps, il y a une mélancolie derrière tout ça : c’est un jeu nécessaire, mais dangereux, qui rend les gens cruels.

 

Vous avez déjà joué Marivaux, c’est différent de le mettre en scène ?

 

Les deux sont difficiles : cela demande beaucoup de travail, d’essais, d’esquisses. Avec les acteurs il faut chercher, comme avec une baguette de sourcier, comment exprimer la vitalité et l’énergie, et ne pas sombrer dans la préciosité, ou le caractère inintelligible. On doit rester clair et montrer la progression du sentiment amoureux. Les personnages parlent très bien de l’amour, très subtilement, mais ils se perdent aussi eux-mêmes. C’est difficile d’être à la hauteur de la richesse infinie du texte. Il y a des niveaux de langage différents, une petite réplique peut exprimer énormément de choses. Cela demande beaucoup de sang-froid. Il faut être patient pour que la vérité des personnages et leur finesse puissent prendre corps.

 

Vous aimez autant mettre en scène que jouer ?

 

Oui, c’est tout à fait complémentaire. Aussi loin que je me souvienne, au lycée par exemple, j’écrivais, je mettais en scène, puis je jouais. Ensuite, je me suis spécialisé dans le jeu. Puis j’ai voulu mettre en scène, mais sans jouer. J’ai besoin de lire des textes, de les jouer. Mais avec la mise en scène, je peux transmettre le gout que j’ai de ces textes. Je sais qu’il faut que je le fasse, j’ai cette intuition mystérieuse, et on me le propose aussi. J’ai choisi cette pièce mais j’ai été sollicité, j’ai besoin qu’on me relance.

 

Qu’est-ce qui vous a poussé à choisir ce métier ?

 

Je ne sais même plus. C’est un désir impérieux, mystérieux, qui vient très jeune. Mais pendant des années, il a été occulté par le désir d’être prof, de philo ou lettre. J’ai hésité. Mais le gout du théâtre, du jeu d’acteur est ancien. Il est venu de notre père, et aussi beaucoup à travers mon frère. Nous avons partagé tout ça très tôt, en mettant en œuvre des spectacles, des films… 

 

Comment avez-vous vécu cette proximité dans le travail avec votre frère ?

 

Dans une sorte d’inconscience, et dans un très grand bonheur de partager tout ça : la vie ensemble, familiale, professionnelle, tout était confondu. Lui, étant l’ainé, avait la maitrise technique. Quand nous étions enfants, il faisait les enregistrements. Moi, j’ai vécu cela en tant que cadet. C’est pour cela qu’aujourd’hui, il faut qu’on me sollicite, comme c’est le cas d’Eric Ruff. J’ai toujours besoin de créer cette fraternité dans l’équipe, pour retrouver le même rapport, pour ne pas être seul. J’ai besoin d’être autant embarqué que ce que j’embarque.


Discipline: Articles, Sur les planches,



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Le triomphe de l’amour - 20 & 21 juillet - Chateauvallon Scène Nationale - Ollioules

 

Nous le connaissons tous pour ses performances d’acteur. Prompt à rentrer dans la peau de ses personnages, le public se souvient de lui en Rouletabille dans « Le mystère de la Chambre Jaune » et « Le parfum de la dame en Noir », ou de son incarnation de Nicolas Sarkozy dans « La conquête ». Nous le connaissons moins en tant que metteur en scène, c’est pourtant un habitué de l’exercice. Depuis l’an 2000, il a monté entre autres, « Cyrano de Bergerac », « Le Cas Jekyll », « Don Pasquale ». Cette fois, il s’attaque à la création d’un classique : « Le triomphe de l’amour » de Marivaux, qu’il adaptera pour le superbe amphithéâtre extérieur de Châteauvallon.

Dès son plus jeune âge, Denis Podalydès est intéressé par le jeu : avec son frère Bruno, son ainé de deux ans, il monte déjà des spectacles. En 1984, il entre au Conservatoire national d’art dramatique, et sa notoriété décolle lors de son entrée à la Comédie Française en 1997, dont il refusa plus tard l’administration, souhaitant se consacrer au jeu. Au cinéma, nous l’avons souvent vu jouer dans les films de son frère : Liberté-Oléron, Versailles rives gauches et droites, les Routabilles donc, Adieu Berthe, ou tout récemment Bécassine. Mais nous pouvons également citer de nombreux succès : Rien sur Robert, En plein cœur, Camille redouble, Neuilly sa mère, Un village presque parfait, Palais Royal, et même le Da Vinci Code de Ron Howard ! En 92, il présente pas moins de quatre films au Festival de Cannes.

S’il a bien sûr souvent joué Marivaux, c’est la première fois qu’il le met en scène. Dans cette pièce, Hermocrate a constitué une petite société organisée philosophiquement selon ses principes. On y jardine, on y fait de la musique, on y lit, on y boit et mange, mais on n’y aime point. La princesse Léonide, travestie en homme sous le nom de Phocion, arrive innocemment. Elle va perturber tous ses idéaux. 

 

Est-ce un défi de s’attaquer à ce genre de grands classiques ?

 

Oui, il y a toujours une responsabilité à faire en sorte que l’air du temps, ou un certain oubli, ne les effacent pas. Ces pièces, par leur simple beauté, par leur grandeur, me semblent importantes et toujours d’actualité. Les jeunes et moins jeunes doivent les connaitre. Elles s’incarnent par leurs thèmes, la langue utilisée, la beauté des caractères, leur humanité, mais aussi leur réalité multiple, contradictoire, avec une vision très large, très tolérante, et très ambiguë de l’humanité. Les époques ont tendance à ranger les hommes dans des catégories. Ces textes rappellent qu’ils ont tous droit à la parole.

 

Vous allez jouer la pièce dans l’amphithéâtre, donc en extérieur, l’adaptation est-elle difficile ?

 

Pas tant que ça. Nous venons de la jouer en extérieur à Montpellier. La scénographie et le jeu, ont été pensés pour un espace extérieur. Cela demande une adaptation, mais à partir du moment où la pièce est rendue précisément, en restant proche de ses enjeux et de tout ce que la langue apporte de finesse, du moment que la pièce est éclairée par le jeu d’acteur, elle peut se jouer dans un espace aussi grand. Ce superbe amphithéâtre est conçu pour que le spectateur soit conscient de choses fines. Le décor aussi représente un extérieur, c’est déjà plus facile. J’ai déjà joué et lu dans ce lieu, c’est un théâtre dans lequel on se sent très bien, comme si on était à l’intérieur, il y a une sensation d’intimité malgré l’espace.

 

La pièce dit qu’il n’y a pas d’amour heureux, mais peut-il y avoir bonheur sans amour, et l’amour est-il forcément conflictuel ?

 

Ce que dit Marivaux, c’est qu’il n’y a pas de vie sans amour, le puritanisme chez Marivaux est une chose impossible, on ne peut pas se purifier de toutes les dépendances. L’amour est le sentiment par lequel une société se constitue : il ne peut y avoir de société sans sexualité ou désir, comme le voudrait une société puritaine. Et malgré tout, c’est très douloureux. Phocion (qui est en réalité la Princesse Léonide) apporte la maladie de l’amour, il corrompt. Marivaux dit qu’on ne peut pas tromper, si l’on fait semblant d’être amoureux, on peut aussi susciter, en retour, un amour très violent qui peut détruire l’amour vrai, celui que Phocion éprouve pour Agis. On ne peut pas manipuler l’amour sans en être soi-même victime. C’est un jeu social, érotique, de langage, mais un jeu dangereux. Comme de la dynamite cela vous explose a la figure. Mais ce qui arrive à Phocion, fait partie de l’existence et Hermocrate fait une erreur en essayant d’y être extérieur. Cela nous intéresse à plusieurs titres : cette pensée de l’amour est politique, comique, et en même temps, il y a une mélancolie derrière tout ça : c’est un jeu nécessaire, mais dangereux, qui rend les gens cruels.

 

Vous avez déjà joué Marivaux, c’est différent de le mettre en scène ?

 

Les deux sont difficiles : cela demande beaucoup de travail, d’essais, d’esquisses. Avec les acteurs il faut chercher, comme avec une baguette de sourcier, comment exprimer la vitalité et l’énergie, et ne pas sombrer dans la préciosité, ou le caractère inintelligible. On doit rester clair et montrer la progression du sentiment amoureux. Les personnages parlent très bien de l’amour, très subtilement, mais ils se perdent aussi eux-mêmes. C’est difficile d’être à la hauteur de la richesse infinie du texte. Il y a des niveaux de langage différents, une petite réplique peut exprimer énormément de choses. Cela demande beaucoup de sang-froid. Il faut être patient pour que la vérité des personnages et leur finesse puissent prendre corps.

 

Vous aimez autant mettre en scène que jouer ?

 

Oui, c’est tout à fait complémentaire. Aussi loin que je me souvienne, au lycée par exemple, j’écrivais, je mettais en scène, puis je jouais. Ensuite, je me suis spécialisé dans le jeu. Puis j’ai voulu mettre en scène, mais sans jouer. J’ai besoin de lire des textes, de les jouer. Mais avec la mise en scène, je peux transmettre le gout que j’ai de ces textes. Je sais qu’il faut que je le fasse, j’ai cette intuition mystérieuse, et on me le propose aussi. J’ai choisi cette pièce mais j’ai été sollicité, j’ai besoin qu’on me relance.

 

Qu’est-ce qui vous a poussé à choisir ce métier ?

 

Je ne sais même plus. C’est un désir impérieux, mystérieux, qui vient très jeune. Mais pendant des années, il a été occulté par le désir d’être prof, de philo ou lettre. J’ai hésité. Mais le gout du théâtre, du jeu d’acteur est ancien. Il est venu de notre père, et aussi beaucoup à travers mon frère. Nous avons partagé tout ça très tôt, en mettant en œuvre des spectacles, des films… 

 

Comment avez-vous vécu cette proximité dans le travail avec votre frère ?

 

Dans une sorte d’inconscience, et dans un très grand bonheur de partager tout ça : la vie ensemble, familiale, professionnelle, tout était confondu. Lui, étant l’ainé, avait la maitrise technique. Quand nous étions enfants, il faisait les enregistrements. Moi, j’ai vécu cela en tant que cadet. C’est pour cela qu’aujourd’hui, il faut qu’on me sollicite, comme c’est le cas d’Eric Ruff. J’ai toujours besoin de créer cette fraternité dans l’équipe, pour retrouver le même rapport, pour ne pas être seul. J’ai besoin d’être autant embarqué que ce que j’embarque.