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Vincent Franchi, le théâtre sans vrais acteurs serait en danger.

Vincent Franchi, le théâtre sans vrais acteurs serait en danger.

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Un couple dîne aux chandelles, le frère entre, couvert de sang. Vincent Franchi, directeur de la Compagnie Souricière, soutenue par notre partenaire Mozaic, met en scène Orphelins de Dennis Kelly qu’il répète en ce moment au Liberté Scène Nationale. Un théâtre d’atmosphère dans un univers lynchien, réalisateur pour lequel nous partageons une même admiration.

 

Comment se passe une résidence de création ?

Souvent vous n’avez que la salle. Au Liberté, nous disposons d’un régisseur, de lumières, de vidéo, et nous avons amené le décor. Nous gagnons un temps précieux : nous avons le luxe de réaliser les réglages techniques trois semaines avant. Nous travaillons la pièce, surtout le jeu d’acteurs.

 

Pourquoi avez-vous choisi ce texte ?

C’est souvent un coup de cœur ou un sentiment d’urgence. Là, j’avais envie de travailler sur une pièce de cet auteur-là. Dennis Kelly est britannique, très attaché à l’idée de fiction, de personnages, avec, comme moi, une grammaire cinématographique. Il s’intéresse au monde dans lequel on vit et essaie de le comprendre. Ici, nous avons un huis clos familial. Un couple dine aux chandelles, et tout à coup le frère entre dans l’appartement, couvert de sang. Toute la pièce se développe autour du pourquoi. L’éclatement de cette vérité va entrainer la déliquescence de cette famille. Elle pose une question fondamentale dans notre société de plus en plus violente, qui traverse une crise sociale, morale, culturelle, politique. C’est celle de la responsabilité : comment un être humain peut-il conserver une éthique dans un monde qui n’assume plus les conditions du vivre ensemble ? Que faire quand un événement nous oblige à nous positionner, quand par exemple nous sommes témoins d’une agression ? Kelly n’est pas manichéen ni didactique, nous ne sommes pas dans un jugement simpliste, mais dans une évolution des personnages. Cette pièce, construite un peu comme un polar, est extrêmement prenante pour le spectateur.

 

Quelle est votre vision du travail de metteur en scène ?

La position du metteur en scène a évolué avec le temps et les époques. Nous ne sommes plus dans la position du maître qui détient la vérité. Mon rôle est de faire travailler les acteurs ensemble, de donner des directions pour produire quelque chose, comme en chimie, et en toute humilité. Je délègue, je travaille avec un vidéaste, un éclairagiste. Même si le metteur en scène tranche, je discute beaucoup avec les acteurs des enjeux, des personnages, par le dialogue et non la confrontation. Je suis le chef d’orchestre, mais le soliste garde sa liberté de création, les acteurs doivent trouver leur liberté au sein d’un cadre déterminé ensemble.

Je me laisse encore une marge de liberté quant à la forme finale. Nous nous dirigeons vers un univers visuel et sonore de forme métaphysique. Je m’inspire beaucoup de David Lynch, notamment sur les partis pris visuels. Il part d’une vision réaliste, un salon bourgeois, une moquette, et à partir d’un détail la vérité va vriller : on ne sait plus trop ce qu’on regarde, réalité, rêve, cauchemar. Ici on est dans un salon, c’est très concret, puis nous basculons dans une certaine forme d’absurde. Le son et la vidéo font voyager d’un univers réaliste vers quelque chose de plus trouble.

 

Qui sont vos inspirations ?

Beaucoup de cinéma : Lynch, Von Trier, Cronenberg, des réalisateurs radicaux, avec une audace formelle, qui n’ont pas peur de nous mettre mal à l’aise. J’aime l’atmosphère, le climat, le travail sur les sons. En théâtre Claude Régy, je sors de ses spectacles sans savoir si j’ai aimé mais ils me poursuivent, j’en rêve parfois. J’aime les gens un peu fous qui nous proposent des choses qui vont nous mettre mal à l’aise, nous fasciner. En musique, Howard Shore, Badalementi, ces musiques de film qui ne cherchent pas la ligne mélodique facile mais plutôt l’organique. Aussi Alain Françon ou Castellucci. Au théâtre j’aime les acteurs, j’essaie qu’ils soient au centre de mes projets. Les moments d’émotion sont souvent liés à des moments d’acteurs. Le cinéma ou le théâtre sans de vrais acteurs seraient en danger.

 

 

Site web de la Compagnie Souricière


Discipline: Articles, Sur les planches,



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Un couple dîne aux chandelles, le frère entre, couvert de sang. Vincent Franchi, directeur de la Compagnie Souricière, soutenue par notre partenaire Mozaic, met en scène Orphelins de Dennis Kelly qu’il répète en ce moment au Liberté Scène Nationale. Un théâtre d’atmosphère dans un univers lynchien, réalisateur pour lequel nous partageons une même admiration.

 

Comment se passe une résidence de création ?

Souvent vous n’avez que la salle. Au Liberté, nous disposons d’un régisseur, de lumières, de vidéo, et nous avons amené le décor. Nous gagnons un temps précieux : nous avons le luxe de réaliser les réglages techniques trois semaines avant. Nous travaillons la pièce, surtout le jeu d’acteurs.

 

Pourquoi avez-vous choisi ce texte ?

C’est souvent un coup de cœur ou un sentiment d’urgence. Là, j’avais envie de travailler sur une pièce de cet auteur-là. Dennis Kelly est britannique, très attaché à l’idée de fiction, de personnages, avec, comme moi, une grammaire cinématographique. Il s’intéresse au monde dans lequel on vit et essaie de le comprendre. Ici, nous avons un huis clos familial. Un couple dine aux chandelles, et tout à coup le frère entre dans l’appartement, couvert de sang. Toute la pièce se développe autour du pourquoi. L’éclatement de cette vérité va entrainer la déliquescence de cette famille. Elle pose une question fondamentale dans notre société de plus en plus violente, qui traverse une crise sociale, morale, culturelle, politique. C’est celle de la responsabilité : comment un être humain peut-il conserver une éthique dans un monde qui n’assume plus les conditions du vivre ensemble ? Que faire quand un événement nous oblige à nous positionner, quand par exemple nous sommes témoins d’une agression ? Kelly n’est pas manichéen ni didactique, nous ne sommes pas dans un jugement simpliste, mais dans une évolution des personnages. Cette pièce, construite un peu comme un polar, est extrêmement prenante pour le spectateur.

 

Quelle est votre vision du travail de metteur en scène ?

La position du metteur en scène a évolué avec le temps et les époques. Nous ne sommes plus dans la position du maître qui détient la vérité. Mon rôle est de faire travailler les acteurs ensemble, de donner des directions pour produire quelque chose, comme en chimie, et en toute humilité. Je délègue, je travaille avec un vidéaste, un éclairagiste. Même si le metteur en scène tranche, je discute beaucoup avec les acteurs des enjeux, des personnages, par le dialogue et non la confrontation. Je suis le chef d’orchestre, mais le soliste garde sa liberté de création, les acteurs doivent trouver leur liberté au sein d’un cadre déterminé ensemble.

Je me laisse encore une marge de liberté quant à la forme finale. Nous nous dirigeons vers un univers visuel et sonore de forme métaphysique. Je m’inspire beaucoup de David Lynch, notamment sur les partis pris visuels. Il part d’une vision réaliste, un salon bourgeois, une moquette, et à partir d’un détail la vérité va vriller : on ne sait plus trop ce qu’on regarde, réalité, rêve, cauchemar. Ici on est dans un salon, c’est très concret, puis nous basculons dans une certaine forme d’absurde. Le son et la vidéo font voyager d’un univers réaliste vers quelque chose de plus trouble.

 

Qui sont vos inspirations ?

Beaucoup de cinéma : Lynch, Von Trier, Cronenberg, des réalisateurs radicaux, avec une audace formelle, qui n’ont pas peur de nous mettre mal à l’aise. J’aime l’atmosphère, le climat, le travail sur les sons. En théâtre Claude Régy, je sors de ses spectacles sans savoir si j’ai aimé mais ils me poursuivent, j’en rêve parfois. J’aime les gens un peu fous qui nous proposent des choses qui vont nous mettre mal à l’aise, nous fasciner. En musique, Howard Shore, Badalementi, ces musiques de film qui ne cherchent pas la ligne mélodique facile mais plutôt l’organique. Aussi Alain Françon ou Castellucci. Au théâtre j’aime les acteurs, j’essaie qu’ils soient au centre de mes projets. Les moments d’émotion sont souvent liés à des moments d’acteurs. Le cinéma ou le théâtre sans de vrais acteurs seraient en danger.

 

 

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